Le derche

Lindji de Pentecôte, Mai 2021.

Envie d’en finir pour de bon. Le dernier séjour hospitalier m’a mis le moral dans les Crocs, niveau semelle. La SLA a avancé ses pions, pris un fou, un cheval et marraine. J’en ai ras-le-bol de devoir TOUT anticiper par courriels interposés. Me bouger les mains relève d’une requête, je suis devenu tributaire de TOUT pour vivre. Vivre quoi ? Ecrire mes déconvenues ? Le dernier article, diffusé à 40 personnes a reçu DEUX retours spontanés : Marie-Claire et Anne Charlet. PERSONNE d’autre, ni ma famille ni mes potes. Soit 5% des récipiendaires, bravo. Faire des T-shirts ? La commune devait m’en commander il y a trois mois. Promesses, zéro commande. Résultat nul, elle m’a BIEN pris pour un con. Créer des playlists ? Pour des gens qui s’en battent les coudes et adhèrent à leur culture de télé-réalité ? Non. Je ne vois pas de raisons. Mafam a de plus en plus de mal à me comprendre, c’est dire… Mes enfants ? La grande est loin, autonome. Les mecs rechignent systématiquement à me rendre un service demandé par finze tekstos et tronz e courriels. Et quand c’est fait, c’est fait à moitié. Je suis devenu un véritable encombrant authentique. Ma condition s’est dégradée en trois jours sorti de ma zone de confort. Voilà : introduction morose pâle.

         Enfoiré à Brignoles, voici, tel quel. Au sixième jour de tentatives d’exonérations infructueuses, j’ai pété le plomb. J’étais assis sur une colonne genre CAC50, au moins : très très douloureux. J’ai envoyé un dernier courriel stipulant l’urgence de m’amener à l’osto et prié Orelli de me laisser allongé. Attente, attente. A 16H00 je passais à la radio, enfin. Accueil exemplaire grâce à mon poteau Barzy, chef aux urgences. Le bâtiment est flambant neuf, royal. La radio c’est pour voir le dégât en transparence : on confirme, je ne suis pas venu pour rien. Et là ça commence : le protocole ! Prise des constantes, et bien sûr, le doigt-au-cul par un balèze qui en a vu d’autres de plaintifs. Je hurle. Il sankag total. Etrange comme mes cris ne sont pas considérés, parce que je parais débile. J’ai remarqué ça nombreuses fois, par incompréhension on fait abstraction. D’un point de vue humain c’est incensé, horrible. Cela rejoint mon immense frustration et de vouloir en finir. En venant ici, j’espérais qu’ils aient une sorte d’aspirateur à intestins. Niètt Zelda !  On sait suivre Thomas Pesquet jusque dans son slip à 34000 KM/H[1] mais on ne sait PAS aspirer le caca d’un tétraplégique. Là, on se fout de moi ! Je suis stupéfait sans THC, abasourdi, les bras m’en tombent. Au lieu de me vider, on me remplit ! Déjà d’une double perfusion intraveineuse : hydratation et antidouleur. Sur mon raccord entéral on branche un laxatif puissance trois pour les coloscopies. Du polyéthylène glycolé. Du polyéthylène j’en ai ”bouffé”, en couronnes par kilomètres. Mais du PEG[2]!? Là il vaut mieux lire la notice ! Une chiasse de chez Chieusse[3] allait arriver, mais je m’en doutais pas du tout. La promesse de ne rester que quelques heures se transforma en invitation à passer la nuit avec lit d’appoint pour Nath. Casselanne Etienne, après tout, du moment que je rentre vide… Nath part chercher des vêtements, je somnole à travers Arte et ses chimpanzés. Tous les quarts d’heure on toque, me réveille. Docteurs, entérologues, infirmières, secrétaires, stagiaires : j’ai droit à la totale. J’aurais appris plus tard que la curiosité que je représente en tank SLA-man intéresse l’équipe de Barzy. Nuitée horrible. Un mal au ventre, au cul, des spasmes toutes les quinze minutes : impossible de chier… ni dormir. Ventre tendu comme un tambour. Cinq heures du mat’, j’abrège (je sais c’est moche[4]). Une salve de chiasse sort tonitruante. Ma couche est pleine, j’ai les couilles et le zguègg imergés… de chiasse. Cela me remonte dans le dos jusqu’aux omoplates ! Une odeur ! Nath ouvre et appelle l’équipe de nuit : deux infirmières débordées pour toute la section. On s’étonne alors que c’est la procédure, le protocole. Tout le lit doit être remplacé. Les ”apso” fusent par dizaines, un gâchis ! Les absorbants sont des serviettes jetables pratiques. Quid du recyclage ? Je suis sidéré par cette méthode archaïque datant d’un autre siècle. Pourquoi on ne sait pas me mettre un tuyau dans le cul avec un récipient ? Non, on préfère changer tous les draps trois fois, consommer 350 apsos, 60 lingettes et, cerise sur le gateau, me laisser baigner dans ma chiasse. Bravo !

         La promesse de rentrer au matin devint une invitation à patienter un peu, et puis une seconde nuit à baigner dans ma merde. Autant dire que le temps est long. J’ai eu une une overdose… d’Arte ! Je récupère les heures perdues la nuit passée pendant que Nath refait un tour à la maison. Deuxième nuit pire que la première. Salves répétitives, tordu de spasmes. Enfoiré jusqu’aux épaules, avec bien deux litres d’urine chaude : the full monthy ! On s’étonne toujours : -oh putain, y’en a partout !  Cela vous étonne ? C’est VOTRE méthode mesdames. J’en ai profité pour pisser, le délai entre l’alarme et leur venue étant trop long. Balek. Démerdez-moi, démerdez-vous. Au matin, visites rituelles de l’équipe de cadres. Midi, le doute les habite encore : radiologie. Un brancardier me descend à la radio dans mon fauteuil. Nathalie insiste pour qu’ils me maintiennent la tête surélevée pour ne pas m’étouffer. On me rentre sans ma précieuse interprète dans la radiologie flambant neuve. Magnifique matos dernier cri, Brignoles peut être fière ! Le brancardier explique à l’opérateur la particularité. Là, le gars bourrin de première classe, s’énerve. Il n’a paksa afoute, LUI. Je réclame mafam, en vain. On me laisse choir, là, pendant que l’opérateur mononeurone téléphone à sa hiérarchie. Finalement il refuse, -allez le mettre sur un brancard ! Ce qui fut fait dans un couloir. Bref, radio, ventre vide, fécalum solvé. Re-concertation des cadres dans ma chambre. On se tâte, encore. Je fais signe à Nath que je veux à tous prix rentrer au bercail. Si ça ne tenait qu’à eux, ils m’auraient gardé encore une nuit, et remis deux litres de PEG. On a si rarement l’occasion d’avoir un enfoiré sclérosé… Bref, à 17H00 je retrouvais, enfin, mon communicateur. Mail à la O-Team. Le samedi suivant fut atroce. J’étais exténué. J’ai dormi toute la matinée, puis toute l’aprèm. Envie de rien, de mourir. Palme orale.

         J’ai réalisé avec cette excursion à quel point je suis devenu tributaire de ma médication. Deux jours sans mes tronze cachets et je part en couille total. Maintenant que j’ai la GPE[5] on les broit dans un mortier avec un pilon (façon Eye-Ollie) et on me les injecte avec uns seringue raccordé au bitonio. Pratique. Je n’ai plus ce goût horrible, juste lorsque je rote :-). L’envie de vivre m’est revenue lentement. Et donc de vous conter mes aventures foireuses. Je reste sidéré qu’un ”dispositif” n’existe toujours pas pour vider les tetraplégiques, c’est DONC à inventer. J’avais conçu un mécanisme créant une grosse dépression soudaine dans la cuvette des toilettes, mais cela se résume aux mecs, pas cool. J’y travaille.

Et puis je me suis remis à produire du ”visuel”. Notamment un tableau fort joli trouvé sur la toile illustrant l’idiome néerlandais ”kut met peren”. Celui-ci signifie littéralement ”chatte (vagin) avec poires”, et s’utilise pour décrire une situation/résultat merdique ou ratée/nulle. Vous connoyssez mon amour pour les idiomes. Or, NULLEPART je n’ai trouvé l’étymologie de cette expression. Certains disent que Eve n’aurait trouvé qu’une poire pour se passer d’Adam, d’aucuns prétendent que la chatte a un goût de poire… La plus plausible serait une réflexion d’un mec fort déçu après “l’acte” avec une péripatéticienne aux petits seins. Fascinant l’étymologie des idiomes ! Toutefois j’aime vraiment cette illustration, tant et si bien que je l’ai illégalement mis en boutique pour m’en faire une affiche, T-shirt et tasse. Ledit tableau a été peint par un célèbre tatoueur néerlandais Henk Schiffmacher. L’affiche trône désormais sur mon mur. Le PNC l’adore sans comprendre. Mafam dit ”c’est quand même très ressemblant à un sexe”. Tümm & Tonn !  Voilà, vous aurez appris trois mots en nolandé. Mèèèfi, le terme Kut est aussi vulgaire que Chatte. Employé comme adjectif il exprime la négativité, le mal, le raté, le pas bien. Ma mère me rappelle toujours cette anecdote : j’ai quatre ans, nous sommes chez ma grand’mère, bourgeoise bien éduquée avec de ”bonnes” manières. Il pleut, comme toujours aux Pays-Bas. Je lance un ”Kut weer hè Moenie ?” ce revient à ”Quel temps de merde hein mémé ?”. L’usage de Kut (chatte) dans la bouche d’un enfant de quatre ans aura outré ma mémé qui, immédiatement créa une consultation familiale d’urgence !  😀  On n’était pas du même milieu social…

         Et puis, j’ai repris mes habitudes ”ouèbe” et j’ai conçu un site pour la masseuse qu’est ma femme. Résultat plutôt probant pour un amateur. En techniques ”web”, je suis plutôt bidon-plus. Mais j’en sais plus que certain(e)s concepteurs(trices) de sites.  Ce n’est pas fini, mais si vous voulez un aperçu, voyez-là : www.nathalie-massage.com.

Et je clôturerai ce dernier article et ce Tome II avec mon sauveur : le chat.

Je tiens à rendre hommage à Corine Giordana dite Coco Chanel, ex-copine de lycée, pour la relecture, annotation, et correction dudit deuxième tome : cinq cent pages ! Merci Coco, un boulot formidable.

Pour celles et ceux qui auraient raté un ou plusieurs épisodes, mon chat est roi. Il est beau comme un astre à Zeneka[6], avec son pelage gris ras parfait et son plastron blanc de majordome. Ses pattes sont asymétriquement blanches, tantôt un orteil blanc, puis un gris avec des coussinets roses et gris. Sa moustache énorme est son plus bel atout : toute blanche, en avant lorsqu’on lui promet une friandise, en arrière lorsqu’il est rassasié. Grisou a son trône conçu ”œil”, son silo à croquettes d’autonomie six mois, sa place à table. Il a sa fiole de Tabasasco : une mignonette de voyage à 4ml, pour ses steacks tartares. Je l’ai habitué à goûter tout ce que je mange, et il mange de tout. Crèpes, patates, purée, gruyère rapé, yaourt (ça il kiffe), etc. Il est TOUJOURS à proximité de moi ou de quelqu’un. Je lui ai conçu une couronne imprimée en trois dimensions. Pour sa totale liberté (les chats sont des êtres d’une grande liberté) et autonomie, il a quatre chatières dont une royale avec des escaliers dignes du festival de Cannes. La nuit, une lampe miniature éclaire son entrée royale. A la belle saison, le Roy nous ramène des trophées de chasse : loirs, rats, mulots, lézards verts, oiseaux… C’est sa façon de nous remercier et payer son loyer pour les longues nuitées d’hiver auprès d’un feu de cheminée. Cet animal reçoit des centaines de caresses par jour, oui des centaines. Des bises aussi. Son existence lui est éreintante ! De fait, il dort 70% de sa vie, comme ses congénaires. Mais les trente autres pourcents, il me procure un bien-être in-com-pa-rable ! D’ailleurs, à nous tous. Tous les intervenants du spectacle (de ma SLA) adorent le Roy. C’est un roi très populaire ! Il est drôle, malin comme un renard, poli, retenu, et sait les limites. C’est un sketch ce chat ! A tous les repas, il mange avec moi, à table, à SA place. C’est superbe ! Mieux, c’est impensable.

Il est plutôt photogénique ce roitelet. Tante est si bien que des milliers d’instantanés sont générés. Ce qui donne de la matière à ”arts” graphiques. Grisou a SON logo, disponible sur 150 produits. Grisou a SA marque de cigarettes. Grisou a SON adresse de livraison, SON adresse courriel avec sa signature PRO de chez Mailbutler. Bref, c’est un membre actif de la famille avec ses droits et aucun devoir. Il veut tout ce dont il a droit d’avoir : normal en tank Roy. Je vous invite à relire ”Le coup de grisou[7]”, un des mes meilleurs textes pondus, non pas sur un accident d’une mine de charbon, mais bien sur l’accident de voiture du chat.

J’ignores si je poursuivrai l’écriture, alors pas de… à tantôt.

[1] Thomas Pesquet est un astronaute très populaire. Il a décollé vers l’International Space Ship le 23 Avril 2021 devant nos yeux en direct de Kourou. C’était diffusé sur BFM TV où on répète inlassablement du vent : consternant. Mais sans le son, les images video sont spectaculaires. Donc on sait faire cela, mais PAS faire défecquer des tétraplégiques proprement…

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Polyéthylène_glycol

[3] Analogie phonétique : Chieusse est une entreprise de levage varoise basée à Les Arcs. Ses grues mobiles fascinent les petits garçons et moi-même. La société a été rachetée par le marsellais Mediaco. Et si je gagne finze millions au loto, je les rachète. Et on soulève de tout : le toit de la mairie et on le pose sur le stade… tant qu’ils n’ont pas commandés 4500 T-shirts, par exemple.

[4] Un T-shirt offert à qui trouve la référence musicale !

[5] Gastrostomie Percutanée Endoscopique. Retenez !

[6] Galaxie jouxtant Venusia et Actarus. Le vaccin d’AstraZeneca-Oxford contre la Covid-19, est un vaccin mis au point par l’université d’Oxford et la société pharmaceutique AstraZeneca à partir de l’adénovirus ChAdOx1 d’un chimpanzé. Controversé à cause de morts suite aux effets secondaires (thrombose) chez des personnes âgées. Une centaine sur 50 millions de vaccinés…

[7] Le coup de grisou est une explosion du gaz de schiste (méthane) contenu entre les couches lorsqu’il rentre en contact avec l’air dans une mine de charbon. De nombreux mineurs y ont laissé leur vies. Triste sort.

 

.

Scroll to top